I
Pharéole
) À la cinquième salve, l’onde de choc fractura le fémur d’enceinte et le vent sabla cru le village à travers les jointures béantes du granit. Sous mon casque, le son atroce du roc poncé perce, mes dents vibrent – je plie contre Pietro, des aiguilles de quartz crissent sur son masque de contre. À terre, dans la ruelle qui nous couvre, deux vieillards tardifs qui clouaient un volet ont été criblés ; plus loin au carrefour, je cherche en vain la poignée de mômes qui crânaient front nu en braillant des défis que personne, pas même nous, ne peut à cette puissance, et sous cette viscosité d’air, relever. Toute la Horde est à présent plaquée contre la face ouest d’une bâtisse qui nous a paru un peu moins pitoyablement jointoyée que les autres, à attendre le ressac, la courte pause dans l’accélération, qui nous permettra de contrer dans le dédale des rues jusqu’aux fortifications, puis au-delà, si l’on sort. Si l’on se décide – finalement – à sortir. Des dômes les plus hauts, du métal tordu crie dans les accalmies, une éolienne grince, hoquette – elle repart… Se bloque. Les pales crépitent sous la grenaille. Une rafale encore – et le bruit se fond dans le rugissement saturé. À ma gauche, un chat oblong se cale, ébouriffé, dans une encoignure trop étroite pour lui, et volent les jouets cassés, des calebasses, des bancs qui raclent et des tuiles de terre cuite arrachées et jetées comme à la main à trois mètres de nous. Il n’y a plus de doute maintenant, pour personne : le furvent arrive. Il sera là dans l’heure. Il s’annonce, comme toujours, en quintet. Et il ne laissera rien debout ici, dans ce bled qui ne figurait sur aucun carnet de contre, tant son plan carré, ses ruelles axiales et son architecture en pisé auraient fait hurler une Oroshi de huit ans.
— Où est Arval ?
— Lancé en éclaireur ! Il cherche l’ouverture du rempart.
— Et Caracole ?
— Ils sont ensemble.
— Il n’a rien à foutre hors du Pack. Merde ! Rappelez-le !
— Le rappeler ? Je n’entends pas Sov à quatre mètres !
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Carac est sorti comme un lutin du diamant. Derrière, Coriolis a été raclée au sol par son traîneau.
— Il la couvrait ?
— Censément.
— Putain…
— Pietro ! Qu’est-ce qu’on fait ?
— Horst remplace Coriolis. On l’abrite en cœur du Pack. Alme va la soigner.
— Qui remplace Horst ?
— Léarch. C’est lui qui s’est proposé.
— Et après ? On joue à chat-volant ?
— On attend le ressac, Firost.
¿’ Amis du large, encore et encore : bonjour ! Jeunes glyphes des sables, chrones et antéchrones qui s’annonceront sans politesse, je vous attends de pied souple : accueillons-nous ! Ah, ce furvent, ce vieux père siffleur, j’adore en pressentir la venue ailée, brouillonne certes, mais quoique !?
Je ne me suis pas présenté ? Excusez l’instant qui porte au lyrisme, nous sommes, bonjour, vous êtes ? Caracole, où suis-je ? oui, lui-même, troubadour donc – et conteur. Pour le compte ? De la 34e Horde du Contrevent, messaigneurs, menée de haute main par son Traceur, l’haingeux et percutesouffle Golgoth, neuvième du nom. Épaulé, il faut le préciser, par notre combattant-protecteur, un trancheur à l’hélice, j’ai nommé Erg Machaon ; et à sa droite, par le pilier des piliers, une poutre à deux pattes, Firost de Toroge, mesdames, que vous serez heureuses d’avoir devant vous quand mes pères et mères vous cracheront de la farine par les bronches, dans moins d’une heure. Bien ! Et qui suit ces trois animaux ? Qui égaie et élève ? Pietro le Prince, un Della Rocca de la plus noble des extractions, et son pendant, fils de gueux, une lame debout, toujours à sa gauche : mon pote Sov le Profond, scribe dit-on, mais pour moi « philosov ». Entre eux gît et s’agite notre géomaître Talweg, amoureux des pierres, et derrière eux – est-ce trop rapide, dois-je ralentir ? – derrière ces six merveilles sus-citées, qu’on nomme le Fer, se trouve le Pack pour sûr, en trois rangs compacts, aérés d’oiseliers inconciliables, d’une fine cueilleuse et d’une feuleuse, d’un éclaireur obscur et de deux artisans, de branleurs – salut Larco ! – Et puis… Quiconque ? Les trois crocs dans la traîne, daignez suivre, tirant les charges ! Combien en tout ? Vingt-trois. Sans les autours ni les faucons, notez bien. Tous d’équerre, debout, d’aplomb ? Ma foi oui mais vifs encore ? Je ne sais…
— Caracole !
— Derbidil ?
— J’ai repéré le portique. On peut avaler prévenir les autres !
π J’attends la réaction de Golgoth. Il n’a pas encore ouvert la bouche. Tout en lui témoigne de son dégoût pour le village. Il secoue la tête en kickant le pisé à coups de talon. Au bout de cette ruelle trop droite, on aperçoit le mur d’enceinte. L’effet Lascini est féroce entre les maisons. Au sol, la terre battue, grise de poussière, s’est recouverte en quelques minutes d’une nappe de latérite. Le ciel a pris la couleur de mon disque de jet. N’est plus qu’un long tapis de métal qui défile, de plus en plus vite. Les rues du village se sont enfin vidées. Quelques familles ont eu la décence de récupérer leurs vieillards. On a vu portes et volets se clore, les uns après les autres. Sans un regard, sans un mot pour nous. Les plus avisés sont descendus dans leur puits dont ils ont soigneusement verrouillé la trappe. Les abrités se claquemurent. Et ils prient déjà sans doute, un ou plusieurs dieux.
— À mon signal, on reforme ! Diamant de contre ! Les crocs, vous collez au Pack avec vos traîneaux dans le cul, main sur la poignée, goinfrez les espaces ! On décramponne d’ici au double pas, on contre droit sur l’enceinte et on abat jusqu’au portique. Là-bas, on se pose et on tranche !
— Pourquoi on n’essaie pas de frapper aux trappes ? On pourrait s’abriter dans un puits et attendre que la tempête passe !
‹› Tu as doucement raison, jolie Coriolis, mais aucun homme du Fer ne t’écoutera, puisque tu n’es qu’une croc, tu contres à l’arrière dans la traîne et ne connais rien du vent facial, tu fais partie de la horde depuis bien trop peu de temps, combien, huit mois à peine. Même moi, s’ils me respectent comme cueilleuse et comme sourcière, ils me diraient en souriant : « Ma petite Aoi, passe devant si tu veux, et couvre-nous… » Et j’en serais évidemment incapable…
Quitte à mourir le ventre troué par un morceau de bois, ils préféreront toujours que ce soit en plein vent, dans la plaine, qu’ici-bas ensevelis dans un puits, les vertèbres rompues sous le poids d’une poutre. Il n’y a rien de rationnel à ces choses-là. La menace, dehors, sera extrême. Ici, elle reste apprivoisable, il suffirait de choisir un bon mur, j’en ai aperçu un ou deux, et de s’attacher. Mais voilà. Ce n’est pas ce que nous allons faire. Nous allons nous engueuler, oh pas beaucoup, rapidement : quelques voix contre, sans doute Silamphre ou Larco, Alme bien sûr et Sveziest qui est déjà terrorisé à la vue des plaies de Coriolis. Puis Golgoth dira : « On y va ! » Et on ira, parce qu’il est le Traceur, puisqu’il ne s’est pas trompé une seule fois, en trente ans, sur un furvent. Sauf qu’aujourd’hui, j’ai vraiment peur.
Ω Dès que j’ai reniflé le blaast, à l’odeur de froid, j’ai su que ça allait charcler. J’ai enfoncé mon casque de cuir, plein front, sanglé le pourpoint, sec. Jusqu’au groin. Puis j’ai plongé la tête et je lui suis rentré dedans. Au schnee. Dans la ruelle, ça picorait au bec dans les joues. À y foutre les mains. J’ai culbuté le flux, j’y ai mis des coups d’épaules, droite, gauche, cadré, en appui. Une chaise m’a enflé le genou, les tuiles valdinguaient par-dessus nos têtes. J’ai évité de trop longer les burons, à cause des chars à voile chaînés au crochet, qui tossaient brutaux, à entailler les murs. Je pige pour Coriolis. Elle caque, c’est son premier furvent. Une pucelle encore, qui serre les cuisses. Mais putain, on va la couvrir ! Au mieux. On lui a déjà pris le chariot des pognes. Quoi ? On tient à elle. Eux surtout. Une gamine encore, mais qui doit apprendre le cri. Elle a la gniaque. J’ai dit : « Stop ! » et on s’est tassés dos au mur d’enceinte. Derrière nous, des bicoques s’effondrent. Le hameau se prend le déluge rouge, ventral. Des tas de sable, qu’on dirait versés du ciel par des laveuses, à grands seaux. Pas vraiment chichement !
‹› Pour trouver le calme, je me suis assise de champ et j’ai posé ma tête sur l’épaule d’Oroshi, afin de pouvoir regarder s’avancer et ressortir les silhouettes dans l’ouverture du rempart. Un auvent de pierre, placé deux mètres en amont du portique, coupe le flot principal. Ajouré par le vent, il laisse ruisseler des filets de poussière. Les turbulences s’écoulent au travers de nos jambes, avec des ondulations de fouine. Il est inutile de parler ou de débattre, il suffit de regarder comment entre et ressort chacun de nos corps, avec quels mouvements craintifs ou volontaires, quelle moue crispée ou confiante, quels espoirs aussi. Talweg est resté un long moment découpé dans l’embrasure, avec sa chapka surmontée du manche à air et son marteau en travers des reins. Puis il a disparu pour revenir, le visage dur, la barbe orangée, vidant entre ses pieds un tas de sable si fin qu’il fumait en coulant.
— J’ai fait mes prélèvements. Sable sur latérite pure ! Pas de quartz ni de mica, les grains qu’on a essuyés tout à l’heure venaient des remparts. Ça veut dire qu’il n’y a rien sur des lieues en amont. Le désert, les gars ! Et certainement aucun village.
— Notre botaniste confirme ? Steppe ? lance Oroshi en soufflant sur mon visage.
— Ouais. Du bush sans miracle : de l’eucalyptus, quelques chênes nains. Et des boules de spinifex partout, à en brouter. C’est le même bouquet depuis deux semaines. On finit par le connaître.
— Donc sans danger, si l’on reste loin des eucalyptus ?
— Sans danger si l’on trouve chacun un trou avec une butte de spinifex devant où crocheter sa mâchoire et suffisamment de chance pour ne pas bouffer son poids en sable d’ici la fin des réjouissances !? Non, Oroshi, c’est plus que risqué. Le spinifex est bas : il ne vaut pas le buis, il est moins couvrant.
— Qu’est-ce que vous recommandez tous les deux, dans ce cas ?
— On se couche ici devant ce mur, ventre à terre. On sort la corde et on s’attache.
— Et si ça lâche aux jointures ? Vous avez vu ce mur, on dirait une grille ! On peut aussi être pris dans un rotor, avec les déchets lourds…
— On connaît ces risques. Ils restent moins forts que de se balader tout nu au beau milieu de la plaine en espérant dénicher LE bosquet. Le bosquet qui coupera le flot sans l’arrêter, bien laminaire, sans tourbillon ni rotor vicieux, le miracle fait buisson quoi !
— En plaine, loin des habitations, les impacts d’objets sont plus rares, Steppe. Il suffit de trouver un site adéquat et de savoir placer ses apnées dans les vagues.
— Oroshi, personne ici ne remet en cause ton expertise sous furvent. Tu es de nous tous la plus apte à survivre dans ce merdier hurlant. Le problème, ce sont les crocs. Tu as vu Coriolis ? Si Larco n’avait pas plongé, elle était en charpie !
π Avec ces bourrasques, j’entends à peine Steppe répondre à Oroshi. Tout ce que je sais, c’est que le furvent est imminent. Que si nous continuons amont, Sveziest et son traîneau risquent d’être balayés. Je pense aussi aux filles, aux filles surtout. Au plus fort, on sait pertinemment comment ça tourne : le Pack se disjoint. Il est percé par les rafales. C’est ce qui s’est passé la dernière fois. En criant symétriquement le long du mur, pour que l’ensemble de la horde puisse m’entendre, j’interviens :
— La sagesse voudrait qu’on en reste là ! Sveziest risque d’y passer ! Callirhoé et Aoi aussi, elles sont trop légères. Nous allons affronter l’un des furvents les plus chargés que nous ayons jamais connus. Latérite alourdie de pluie ! De la boue au sol pour les appuis et un torrent de sable en pleine face !
— Pietro a foutrement raison !
— Pietro n’est pas aéromaître, que je sache !
— Et alors ?
— Oroshi seule peut évaluer les risques profonds !
— Pas la peine d’être aéromaître pour savoir qu’on va se faire déchiqueter si on sort dans ce désert !
¿’ Eh oh, Golgoth, on laisse la hordaille confabuler à l’encan, chacun avec sa chacune – débat, dispute et querelle ? Pourquoi tu ne leur claques pas le soufflet ? Ah, il se lève, le Goth, il sort sa trombine longue et massive, avec son renifleur aux narines dilatées, un modèle d’origine, très utile pour chasser la morve. Il passe devant nous, trapu, front à bosse, s’agite et turbule, ainsi que toujours, et si délicatement crache et recrache, vas-y, Taïaut, superbe d’élégance ! Un filet de salive est pris dans sa barbe roussie, qu’il essuie. Il va jusqu’à Steppe, revient vers Talweg, dit trois mots à Oroshi, regarde Pietro, un ballet de fée, tout en souplesse et labour. Il nous fait signe de décoller du mur et de former un arc de cercle. Tout le monde s’exécute, pour ma part en tête et prestement. Il va s’exprimer !
— Vous vous souvenez du dernier furvent qu’on a morflé ? Ça remonte à quoi, deux ans ? Je pourrais vous le vider par terre, d’une traite. Comment on a perdu Verval, arraché par son traîneau. Comment on a perdu Di Nebbé, un solide ailier pourtant. Il avait bouffé tellement de sable sur une seule rafale qu’il a plus pu se relever et quand il s’est foutu à genoux pour vomir, il a été fauché par une barrière qui dérivait, avec Karst et Firost. Eux sont encore là, Vent merci. Mais lui a été égorgé par la putain de clôture. On n’a même pas pu retrouver son corps le lendemain. Le furvent qui pointe son pif, ça ressemble comme deux bourrasques à ce qu’on a vécu. Même semi-désert merdique, même sol foireux qui va nous glisser sous les crampons si on ne trace pas dans les bancs de sable. Je voulais vous le dire ce matin. Mais j’ai pas pu. Alors je vais vous le tasser maintenant.
‹› Le ressac vient de commencer. Un silence suspendu, très apaisant, laisse les mots de Golgoth se détacher sur le granit du mur :
— Vous êtes le meilleur Bloc que j’ai jamais remorqué. Peut-être pas le plus physique, ça non, mais le plus percutant en contre. Le plus compact.
On est liés les gars, je sais pas dire mieux…
— Noués…
— Noués, ouais Sov, noués dans un nœud de boyaux à nous. Avec vous autres, je sais que je peux tracer plus loin que mon père n’ira jamais. Je sais que je peux aller au bout. J’ai pas envie de perdre une seule pavasse du Bloc qu’on forme. Même pas Sveziest qu’est encore un peu léger, même pas Alme ou Callirhoé, les deux emmerdeuses. Même pas ce troufion de Caracole qui capte rien à ce qu’est un Pack, mais qui a l’intuition, allez savoir comment, du rafalant. Je vais vous dire ce que je pense : tant qu’à finir raclé, j’aimerais autant que ce soit de l’autre côté de ce mur, et tous ensemble, qu’ici dans ce village d’abricots qu’a même pas une tour où fixer un drapeau ! Sortir maintenant, pas la peine de caqueter une heure là-dessus, ça craint… Aucun traceur carré dans son plot ne prendrait ce risque. Moi je le prends. Même si je dois m’enquiller le schnee en solo, avec mon casque et mon plastron ! Je ne force personne à suivre. Si vous, le Pack, vous voulez assurer le coup, assurez-le !
Il se moucha une narine puis renifla :
— Alors qui veut rester planqué ici ? Levez haut la pogne !
π Golgoth, nous demander notre avis ! Ça avait quelque chose de presque déroutant… Il s’était livré, pour une fois. Il nous avait parlé à nous – pas à son frère mort. Pas à son père haï… Il était hors de question que je le laisse partir seul. Il le savait pertinemment. Mais la simple ouverture, toute théorique, qu’il nous avait laissée me suffisait. De sa part, elle disait tout : l’estime qu’il nous portait, avare de mots certes, d’autant plus touchante. Autour de moi, je me mis à compter les mains levées : Alme, Aoi et Callirhoé, Coriolis, Sveziest, Silamphre, l’autoursier, Larco, Talweg et Steppe… Il y eut un flottement. Ça faisait dix hordiers pour s’abriter. Sûrement insuffisant.
— Qui est pour sortir, à présent ? Levez le poing ! Dix poings jaillirent ! Le mien en dernier parce que je n’avais pas souhaité influencer quiconque. Restaient Caracole et les frères Dubka, qui ne voulaient vraisemblablement peiner personne. Sov interpella Caracole, qui avait profité du ressac pour lancer son boo. Dangereusement.
— Caracole, peut-on avoir ton sentiment ?
— Certes, oui !
— Alors ?
— Je ne sais pas ce qui se passera si l’on reste ici. Mais je sais qu’il y a plus haut un port de plein vent, à portée de marche.
) Était-ce encore une de ses visions, telles qu’il en avait eues parfois, si nettes ? D’habitude, il ne les confiait qu’à moi, par crainte de susciter l’inquiétude…
— Comment le sais-tu ?
— Je m’en souviens. Dans le futur.
Personne ne sut au juste s’il fallait rire ou l’insulter. Le temps pressait.
Talweg choisit de le prendre au sérieux :
— À quelle longitude, ton port, Carac ?
— Dix degrés sud.
— Il faudra contrer un peu en biais.
— Tu es sérieux, troubadour ? C’est très important, insista Pietro.
‹› Le corps si fluide de Caracole se raidit légèrement, perdant de sa grâce naturelle. Ses cheveux bouclés lui étaient rabattus sur le visage par les bourrasques. Sur les épaules, son pull d’arlequin (cousu d’une myriade de bouts d’étoffe qu’il avait prélevés sur les habits des hommes, des femmes et des bouts de chou avec lesquels il avait passé, disait-il, plus qu’un « rigolo moment ») s’était quelque peu empourpré, et il ondoyait.
— Je suis sérieux. Il y a un port à une demi-heure amont, dix degrés sud, avec deux crochets à drakkair, rouillés mais fiables.
— Pas de bateau arrimé dessus ?
— Pas de bateau, les gars. Juste pour nous.
— Comment tu sais ça ? répéta Coriolis, qui grimaçait sous les bandages que lui serrait Alme sur le bras.
— Je ne peux pas vous le dire. J’ai vécu la scène. On y sera, tous, à attendre la vague.
) Golgoth releva lui-même Coriolis et toutes les filles, une par une. Il ajusta son casque de cuir profilé, cette merveille, puis il se retourna vers nous :
— On sort immédiatement, la pluie va arriver très vite. Écoutez-moi : on contre en goutte ! Horst et Karst, vous prenez les traîneaux avec Barbak. En bout d’aile, je veux Léarch à gauche et Steppe à droite. Si l’on s’écroule devant, Erg, Talweg et Firost, vous étayez ! Si le Fer cale, le Pack se rapproche et bloque la reculade. Illico ! Jusqu’à ce qu’on ait le jus pour relancer. Si le Pack gicle, couchez-vous et refoutez-vous en formation en rampant, jusqu’à ce que je gueule « Debout ! » Les crocs, juste un conseil : quand la première vague va débouler, le réflexe – on l’a tous fait, vous ferez la connerie comme nous – c’est d’ouvrir la bouche. Si vous voulez crever, ça reste la meilleure idée. Sinon, vous la bouclez, ça prolongera votre espérance de vie jusqu’à la deuxième vague. Pigé ?
— Oui.
— Cherchez plus à respirer. Apnée, apnée, apnée ! À partir de la seconde où on passe ce portique, y a plus que deux personnes que vous pouvez écouter : Oroshi et moi !
‹› Oroshi, elle s’avance, fine et belle, si juste dans ses gestes. Elle dénoue totalement son haïk, le déploie au vent puis le renoue aux jambes et aux bras, sur son ventre et sa poitrine, jusqu’à la tête. Elle ajuste ensuite ses lanières de soie ponceau aux points de flottement du tissu beige. La voilà prête. Sur son chignon complexe, au milieu de ses cheveux couleur de châtaigne sombre, elle a laissé une babéole : une sorte de minuscule éolienne en papier, qui tournoie sans se froisser. Elle semble sereine lorsqu’elle s’adresse à nous, si ce n’est son timbre, qui a une dureté inaccoutumée :
— Serrez au sang vos ceintures et vos lanières : chevilles, poignets, aisselles, le long des cuisses et des bras, partout où ça va claquer. Bonnets et casques enfoncés jusqu’à l’arcade. Ajustez vos protections aux cuisses et aux tibias, après, il est trop tard pour les régler. Laissez du jeu pour le plastron, ne vous étouffez pas ! Sanglez vos sacs aux épaules. Rien ne doit bouger ou flotter. Le furvent est un serval dont la griffe aime votre peau. Tout ce qui reste à nu criera ! Gants pour ceux qui en ont, les autres filent vers Alme pour se faire bander les mains. N’essayez jamais de respirer directement, mais toujours à travers l’étoffe ou dos au vent, si vous le pouvez. La vague s’entendra huit secondes avant de déferler sur nous. Je ne vous la décris pas, vous saurez. À ce moment-là, si l’on a eu le temps de s’attacher, vous protégez votre tête, et si vous êtes encore conscients, vous priez l’esprit qui vous est proche, si vous êtes encore conscients.
Nous avons devant nous une demi-heure de slamino, puis les rafales vont revenir, par paliers très courts, crescendo. Ce sera insoutenable très vite mais faites face, toujours ! La vague du furvent surgit d’ordinaire après une légère décélération. Il y en aura, d’après mes observations et déductions, trois. La pire sera la deuxième.
— Qu’est-ce qu’on fait si on se retrouve seul ? osa Sveziest.
— Tu te couches.
— Pied en amont ou pied en aval ?
— Ça dépend de la rugosité du sol, de l’inclinaison de la pente, de ton poids, de la vague… Il existe quatorze types de vagues catégorisées avec certitude. Des laminaires, des cisaillées, des roulantes et des écumantes, des cycloniques, des aspirantes, avec ou sans vortex, giratoires ou linéaires, avec effets de spin ou effet de succion…
— Qu’est-ce qu’on… risque de rencontrer ?
— A priori, le pire : une écumante. Avec une signature turbulente cyclonique, une ribambelle de vortex et sans doute des chrones.
— Qu’est-ce que ça fait… pour nous ?
— Ça ne fait rien, Zé. Ça te tordra le tronc comme un linge qu’on essore. Je plaisante ! Ce n’est pas certain.
) Alme achevait de bander le bras de Coriolis, dont le visage vira au blanc lorsqu’elle entendit les derniers mots d’Oroshi. J’avais envie de la réconforter mais rien de véritablement rassurant ne me venait. Ce furvent-là, je ne le sentais pas – ni le sol pas bon du tout, à voir la tronche de notre géomaître Talweg, ni le son qui froissait mes oreilles et faisait grimacer Silamphre, notre mélomane, lequel s’était résolu à sortir sa minerve de cuir et à en passer une à Sveziest. Le retard que l’on prenait… J’avais l’impression qu’on partirait trop tard… On traînait… Coriolis se releva enfin, elle avait repris un brin de couleurs et elle osa un baroud :
— Est-ce que tout le monde ici a pour but de mourir ? Vous avez entendu ce qu’a dit Oroshi ? Le pire nous attend ! Pourquoi on ne reste pas là ? Pourquoi ? Vous voulez vous prouver quoi ? Hein ? À qui ? Vous avez vu mon épaule ? On va tous y passer !
Ω Toi ouais : tu vas te faire dépuceler ma jolie…
x Je m’approchai de Coriolis et la pris dans mes bras. Larco me regarda avec envie – l’envie palpable d’être à ma place.
— Pourquoi on ne reste pas derrière ce mur, Oroshi ? me répéta-t-elle.
— Parce que ce mur va s’écrouler sous l’onde de choc, avant même que la vague ne le touche.
— Et le village qui est derrière ?
— Le village qui était derrière. Il n’y a plus de village.
— Il va être détruit ? Tous ces gens vont…
— La signature cyclonique. Les toits vont être projetés, les maisons centrifugées par la traîne turbulente. Prépare-toi à présent. Je te banderai moi-même la tête quand il sera temps. Tu vas contrer juste derrière moi dans le Pack. N’anticipe pas la peur. Fais simplement ce que je te dirai, à l’exact moment où je le dirai.
) Dehors, le bush nous attendait, splendide et désolé dans sa robe de latérite rouge. Quelques chênes du désert, parcimonieusement, fixaient un vague cap de contre. Pour le reste, le chaos dominait, un plateau rond, engorgé de buttes à moitié solides, de dunes précaires que le furvent allait dynamiter, rayées de sillons aussi, qu’il aurait été facile d’emprunter par temps de clémence – aujourd’hui potentiellement mortels, puisqu’ils serviraient de lits aux rivières de sable. Golgoth avait attaqué bille en tête, à la limite du pas de course, choisi une ligne de crête axiale et il avait tracé. Le sol, plutôt ferme aux appuis, était trop vallonné et les crocs souffraient sur les bosses. Pietro et Erg décrochaient par moments vers l’arrière pour les soulager, mais très bientôt, ça deviendrait impossible. Il fallait faire vite maintenant, gagner le maximum de terrain pendant la phase de slamino. En contrebas, les eucalyptus pliaient déjà à faire peur, certaines houppes se déchiraient sous les rafales. Sur un signe d’Arval, notre éclaireur, qui évoluait à une centaine de mètres devant nous, Golgoth piqua subitement dans la pente, vers une ravine, et il nous y enfonça… Cinquante mètres plus tard, il hurlait :
— Cap serré à droite ! Cadavre !
— Cap à droite !
— Ne vous arrêtez pas, il est mort !
Un type, dont les plaies fraîches étaient plâtrées de sable, gisait sur le flanc. Un coup d’œil me suffit pour comprendre qu’il était toujours conscient : il avait encore un regard. Plus pour longtemps : il se vidait à mi-cuisses et il était épiauté aux épaules et aux hanches. Erg, qui n’était pas combattant-protecteur pour rien, décrocha derrière moi pour le retourner, tâter les os et racler les plaies au couteau :
— Alors ? gueula Golgoth par-dessus son épaule, sans marquer le pas une seconde, ni douter qu’une réponse lui parviendrait.
— C’est un Oblique, un pirate sans doute ! L’a dû être viré de son char à voile ! Puis projeté par le blaast. Tiennent pas debout dès que s’agit d’avancer sans leurs roues. Il a un tatouage de bande, on risque d’en voir d’autres ! Je l’abrège ?
C’était une question de pure forme. Je fis quelques pas rapides vers l’amont pour tenter de mettre une distance toute mentale entre le son que j’anticipais et mes oreilles. Je ne fus pas assez véloce. Le fracas mat du marteau dans la fente de l’occiput cloua l’évidence : Erg l’avait abrégé.
— Faudra faire gaffe au char lui-même, il a dû se planter dans la ravine…
— S’il n’est pas déjà passé…
— Couché !
π En une fraction de seconde, la horde tout entière se jette au sol. Une coque de vélichar roulant bord sur bord a surgi d’un coude du ravin. Elle heurte, droite-gauche, la pente de terre, propulsant en aval des éclats de pierre sifflant. Elle percute un rocher qui dépasse, à dix pas devant nous. Sous l’impact, l’engin décolle d’un mètre pour retomber derrière les traîneaux… Sacrée chance… Nous attendons quelques secondes. Puis nous nous relevons.
— Arval, en avant-trace ! Arval !
— Oui ?
— Tu te places à portée de vue amont ! En cas de danger, tu lâches le chiffon blanc !
‹› Sitôt qu’Arval sortait du Pack, je me retrouvais insuffisamment abritée, par intervalles soumise au plein vent. J’avais froid, cette impression, que je dispersais mal, d’être progressivement percée à nu et faufilée dans mes fibres. Mon pantalon faseyait aux mollets, le tissu tirait aux manches et au cou, jamais assez épais à cette vitesse, assez opaque. J’enviais les buissons, l’espace qu’ils s’aménageaient entre les branches pour laisser passer les gros flocons d’air… Depuis que j’étais petite, souvent le même rêve idiot : j’aurais voulu devenir, à ces moments, une haie de buis, pas cette voile de peau en travers du flux, ce tronc à plat sans même de racines aux pieds, pour s’associer à la terre…
Dans la ravine, la pluie si redoutée arriva d’un coup. Des billes d’eau éclatantes sur mon front, qui faisaient des ronds sombres dans mon maillot bleu… Et aussitôt l’averse vira au déluge, les gouttes devinrent si denses, et si puissant le vent, que je restai plusieurs secondes sur place comme un caillou ripant au fond d’une rivière en crue. Je reculais, la peur de décrocher au ventre…
— Rivek Dar, Arval !
Sur un appel de Golgoth, Arval rejoignit le Pack, je baissai la tête, tout le monde s’était resserré d’un seul coup, sans cris ni concertation, un réflexe animal de harde instinctive. On ne s’en sortirait pas seul, personne, pas même le Goth, on n’était qu’un petit tas de chair frêle en mouvement, soudés un bloc, désunis presque rien, à peine un billot de bois craquelé prêt à fendre sous la rafale, de la sciure à souffler à la bouche. Et tout le monde le savait, Pietro et Sov plus que tous les autres qui contraient une belle moitié du temps carrément dos à la pluie, tournés face à nous, pour mieux chaîner du geste et de la voix le Fer – le Fer au Pack, le Bloc aux crocs –, rien qu’avec des regards parfois, quelques mots de placement, de cadence ou d’amour.
π Très vite, c’est la gadoue. L’argile latéritique n’absorbe rien. Golgoth nous a sortis de la ravine, il balaie large, relance Arval en éclaireur, tire des bords. Mais il n’évite pas la mélasse qui s’accumule sous nos crampons. La pluie s’intensifie. Le vent accélère, comme prévu. On s’englue dans la glaise. Nos vêtements, complètement détrempés, collent aux articulations. Lorsque j’arrive encore à ouvrir les yeux, je discerne avec peine le relief. Les boules vertes des spinifex, seules, matérialisent l’espace. On bute dedans, on serpente à travers en s’y piquant. Leurs touffes blondes luisent, couchées sous les rafales. Bien distinctes de la terre, qui a viré rouille. La lumière est grisâtre, brumeuse. Golgoth trace approximativement est-sud-est. Il nous mène en lisière de crête, à mi-dune, à la recherche des contrevents…
— Vagabond à neuf heures !
— Erg, en position !
— Laisse-le s’approcher Erg, il est blessé !
) Une silhouette rayée de pluie, presque pliée, émergea incomplètement dans notre champ de vision, elle titubait. Le grain la bousculait, longues claques et bourrades… L’homme chuta, il se releva avec peine, sur un genou – rechuta lourdement, tête en avant, comme un poivrot à la rupture, sonné. Il essaya de continuer à quatre pattes, mais vent arrière, il ne pouvait évidemment anticiper les rafales, cette espèce d’abrité… Fais face ! Golgoth ne corrigea pas d’un iota son cap mais il me fit signe de sortir du Fer pour aller voir. Le gars, plutôt grand, s’était aventuré dans une langue de boue, le bonheur… Il me vit arriver et porta la main au boomerang de sa ceinture mais je le rassurai en écartant mes mains. L’épaisseur du déluge m’obligeait à beugler :
— Vous n’irez pas loin comme ça, faites face !
— J’ai cassé le mât de mon char… Toute l’escadre a cassé…
— Vous êtes des Obliques ?
— Ouais… Mais pas des pillards… Des orpailleurs nomades… On partait poser des filets sur l’axe Bellini… On a été pris dans la tempête… Le gars me répondait à genoux. Ses cheveux dégoulinaient de boue grasse, la pluie lui rinçait le sang aux avant-bras, en filets rouge clair.
— Vous cherchez à rejoindre le village ?
Il hocha de la nuque, et :
— Vous savez où il est ? demanda-t-il avec un sursaut dans la gorge.
— À une demi-heure aval.
Le gars écarquilla ses yeux frangés de boue. Pendant de longues secondes, il regarda l’aval, la horde qui progressait amont, en triangle, avec les traîneaux remorqués sur la glaise, qui se dissipaient dans le volume de pluie, à mesure… Par deux fois, il me fit répéter « aval ». Il n’y comprenait clairement rien. Qui aurait pu ?
— Mais vous allez où, vous, comme ça ?
— Plus haut.
Il marqua une nouvelle pause, sans être plus apte à se relever.
— Mais bordel de dieu, vous êtes qui ?
— La Horde.
— La Horde du Contrevent ? La Horde du neuvième Golgoth ?
— Oui.
Il parut réfléchir, autant qu’il le pouvait encore. Il secoua la tête, paumé, se signa brièvement, voulut reposer sa question, c’était trop pour lui, il n’intégrait pas, puis si :
— Je peux remonter avec vous ?
— Cale-toi derrière moi, le plus près possible. Lorsqu’on recollera, je vais me repositionner devant, à ma place dans le Fer, juste derrière le Golgoth. Tu n’auras qu’à te placer entre deux crocs, à l’arrière. Mais fais bien gaffe : quand tu entends « Couché ! », tu ne cherches pas à comprendre : tu plonges au sol. Compris ?
— Merci.
On recolla avec difficulté : je dus le tirer à plusieurs moments, en montant une butte, en la redescendant, il avait de mauvais appuis, une mauvaise intuition des salves et il était vraisemblablement déjà à bout de forces. Lorsque je repris ma place dans le Fer, je regrettai mon geste. Il allait gêner les crocs, qui subissaient déjà une pression énorme. Ni les frères Dubka, ni Barbak n’avaient émis le moindre son lorsqu’il s’était positionné… Nous longions maintenant une forêt linéaire, soumis à un vent déroutant, avec de nombreuses rafales tournantes et latérales qui nous déséquilibraient. L’intensité du flux était maintenant telle que Golgoth hurlait des « Chaîné ! » toutes les minutes. « Chaîné ! », et immédiatement on serrait – en s’empoignant par bras et ceinture. « Chaîné ! », et le socle collectif opérait : la rafale nous passait dessus sans trouver fente par où nous dissocier. On faisait bloc. On était bloc. Inexpugnable. Indélogé. Le rescapé, derrière, n’y comprenait sans doute rien mais il suivait le mouvement, il tenait le coup, il tendait son bras, il braillait « Bloc ! » avec nous quand il entendait « Chaîné ! ». Il…
— Couché !
… y eut une explosion : la butte devant nous fut pulvérisée dans l’espace par un coup de blaast. Un mélange sable-latérite nous rinça les épaules et le dos. Lorsque je me relevai, couvert de terre, je constatai deux choses : les crocs avaient été remorqués sur plusieurs mètres par leurs traîneaux mais ils étaient entiers. L’Oblique, lui, ne s’était pas couché – en tout cas pas à temps…
— Sov, laisse tomber !
Je ne pouvais, pas ou plus, laisser tomber. J’avalais quelques arpents vent arrière, le dos subitement trempé, jusqu’au maillot de corps, jusqu’à la peau, par cette saloperie de pluie horizontale. La butte, il suffisait de redescendre, s’était en partie reformée au loin, mais très allongée et aplatie sur une dizaine de mètres. Rapidement, je m’approchai, cherchant quelque chose qui eût dépassé de la motte. Je le trouvai. Le type était un morceau de terre maintenant, ni plus ni moins. Il avait la gorge, la bouche, obstruée par des bouts de…
— Laisse tomber ! entendis-je vaguement. Tu as fait ce que tu as pu…
La voix bruissait à quelques pas de moi : Pietro évidemment.
— Viens te replacer dans le Fer. Il faut tracer.
… la gorge obstruée par des bouts de menton.
Ce ne fut pas le dernier de sa bande que nous rencontrâmes, autant l’avouer. Au jugé, ils avaient dû être une quinzaine, en quête d’un village ou d’un abri, pris de court et jetés bas, leur char renversé, à devoir affronter à sec ce qu’il aurait fallu une existence à cela toute entière dédiée. Nous n’étions pas forcément plus athlétiques qu’eux, mais nous étions un bloc, avec à chaque poste les meilleurs ou peu s’en fallait, en tout cas mentalement les plus solides, sans parler d’expérience ou d’une quotidienneté si intégralement dévouée au vent et à la hargne du contre, qu’être claqué sur rafale ne pointait plus à l’horizon de nos possibles. Je les vis, oui, ces Obliques, passer – mais sans grande émotion malgré la macule de sang, tant ils ne s’appartenaient plus. Désarticulés, ils avançaient à la vent-comme-je-te-pousse, dans l’indifférence de nos yeux mi-clos, se vidant comme des poupées de peau crevée qui auraient perdu leur son. On en appela certains, on en négligea beaucoup d’autres. Aucun d’eux de toute façon n’aurait tenu dix minutes dans nos rangs et à notre cadence, ni pu intégrer notre discipline devenue instinct, cette force… Cette force ? Elle ne suffirait pourtant pas face à ce qui nous attendait… Elle donnait le change devant les néophytes et à ces vitesses encore soutenables où un bon chaînage et des « Couché ! » prompts conjuraient l’essentiel du danger. Mais après ?
— À portée de marche, tu as dit, Caracole ?
— Yak ! Encore deux milles peut-être.
— On va les faire à la nage si ça continue !
— D’après ma boussole, le cap est correct.
— Ça va, les filles ?
— Oui, Larco !
— Et Coriolis ? Ton bras ?
— Il prend l’eau. J’ai mal.
— Moi aussi j’ai mal : mais c’est quand je te regarde sourire !
— Idiot, va !
— Attention !
π Le fauconnier a dérapé, faisant chuter derrière lui Steppe et Aoi. Il se relève sans un mot. Ses vêtements finement coupés sont couverts de glaise. Il reprend sa place sur l’aile. D’autres chutes surviennent avant que Golgoth, rageusement concentré, tendu comme câble, flaire enfin un affleurement de roche qui soulage tout le monde. Les crocs particulièrement tant ils souffrent, et sans broncher. Jamais Coriolis ni Sveziest n’auraient pu assurer la traction des traîneaux détrempés, à cette cadence-là et dans ces conditions de terrain, comme les jumeaux Dubka, impressionnants de puissance. Ni comme Barbak, dont on mesure mieux maintenant à quel point son expérience de remorqueur est irremplaçable.
) « Liés » a dit Golgoth. « Noués aux boyaux. » Non, c’est moi qui lui ai glissé ça le mois dernier. Étonnant comme certains mots percent sa carapace et s’enchâssent, pour ressortir longtemps après, assimilés. « Noués. » Nous ne saurons jamais à quoi ça tient. Sans cesse, je me retourne et je cherche Aoi, ma petite goutte, tellement légère, chancelante de pluie, par-dessus les épaules je cherche Callirhoé, tache fauve, fragile tout autant, avec son allure de flamme que la moindre bourrasque pourrait moucher, je demande pour Sveziest, trop loin derrière pour que je l’aperçoive, s’il résiste, de bien le protéger. Je parle, je relaie Pietro qui encourage le groupe, impeccable, ne s’énervant jamais, qui reste notre prince en acte sans forfanterie grâce à qui la horde tient et se tient, en dépit de Golgoth et de ses coups de sang.
π La pluie a complètement cessé maintenant. Le sable sèche à une vitesse peu imaginable. Nulle trace de port où que je porte le regard. Je ne sais plus. Je ne sais plus si nous aurions dû faire confiance à Caracole. Je crains la catastrophe. Les premières méduses sont tombées du ciel. On en a trouvé des énormes éventrées au sol, signe que le vent s’épaissit aussi en altitude. Bref, que ça arrive… Golgoth n’a pas marqué la moindre hésitation. Il nous a demandé de nous attacher ligne par ligne. Il s’en tient à la vision de Caracole. Il garde le cap en boussole. Il ne cherche plus à tracer dans la subtilité puisqu’on n’y voit de toute façon plus rien. L’air file, orange. Un flot grenelé qui crépite sur le torse, qui martèle la tête. On a mis les cagoules de cuir et on ouvre à peine les yeux quand ça fléchit un tout petit peu. Il faut se préparer à plonger si la vague s’annonce. Je repère le moindre bout de roche, le moindre creux jouable. Être prêt, prêt si ça explose… à se plaquer ventre à terre.
— On peut se planquer là !
— Où ça ?
— Là, à droite, derrière le rocher !
— On tient pas à trois !
— Faut continuer !
— On va y arriver les Roseaux, le port est tout prêt !
— Mon cul, on n’y sera jamais à temps ! Faut se coucher !
— Personne se couche ! Goinfrez les trous dans la traîne !
— Aoi est à la rupture… Tenez-la bien…
— Là encore, y a un creux ! Un bon creux ! Golgoth !
— Il t’entend pas Léarch ! Il t’a jamais entendu !
— Vos gueules dans le Pack !
) Ma voix a fini par les calmer. Un peu. Dans les carnets de contre que j’ai pu lire, durant ma formation de scribe, le furvent a toujours occupé une place à part. Il reste la figure active et imprévisible de la mort. Chaque horde en a rencontré – parfois jusqu’à sept ou huit, et chaque scribe a tenté, dans la mesure de son savoir et de ses moyens, d’en extraire des leçons qui puissent sauver les hordes futures. Ces leçons sont étranges, folles parfois, plus souvent profondes et saines. Elles sont toutes émouvantes par ce fil, par ce don qu’elles tendent, du bout des doigts, vers l’avenir. Comme si, même détruite, même disloquée, une horde gardait encore au fond d’elle-même, enkysté dans sa foi, l’espoir qu’une seule d’entre elles, plus tard et plus loin, peut-être des siècles et des siècles en amont dans le futur, atteindra enfin, grâce aux exploits cumulés des autres, l’Extrême-Amont – et qu’ainsi elles seront justifiées, toutes quoi qu’elles fissent, et pour toujours. Ce lien, nul abrité, nul Fréole n’en comprendra jamais la force. Il est ce qui nous lève chaque jour que Vent fait. Il est ce qui nous tient debout sous la grêle, dans la pluie racleuse, face aux stries de la stèche, sans tituber, sans rompre. Il est ce qui ne nous fera jamais renoncer, à aucun prix, puisque derrière nous se tiennent confiants, ces morts altiers, que nous honorerons jusqu’au bout, non parce qu’ils sont morts, fut-ce en héros, mais parce que vivait en eux ce don, cette confiance furieuse qu’ils nous ont faite sans même imaginer quels seraient nos visages ou nos corps, notre propre quête. Ce qu’ils savaient est ce que nous savons : que les hordiers meurent, pas l’esprit du combat. Qu’il nous suffirait de voir un gorceau pointer le groin au vent, un buis résister à la rafale, pour comprendre, d’instinct, dans quel sens souffle le courage. « Vif est celui qui se dresse et fait face. Ne te retourne jamais que pour pisser » – disait l’exergue du carnet de contre de la 19e Horde. Nous sommes partis d’Aberlaas, Extrême-Aval, il y a vingt-sept ans maintenant. Nous avions onze ans. Et nous ne nous sommes jamais retournés.
‹› Une véritable rivière de sable déferle en continu sur nous. On ne va plus s’en sortir ! Ce n’est plus possible maintenant. Même si le port est à cent mètres, on ne le verra pas, même à dix mètres. On l’a peut-être déjà dépassé… Il était peut-être derrière nous en aval. À droite, il m’a semblé qu’il… Ou à gauche, comment savoir ? Comment savoir, par le Saint Souffle ? La panique commence à monter, irrépressible. Je serre les filles, j’ai des spasmes au ventre, je m’appuie sur Alme…
— Étayez le Fer !
— Quoi ?
— En appui ! En appui !
— Sec ! Bloc ! Bloooooc !
x Le Fer a fait une abattée sous l’intensité de la rafale. L’accélération est tellement énorme que les ailiers sont rabattus mécaniquement vers l’intérieur du Pack. Ils s’efforcent de rester en ligne pour protéger l’arrière. Sov se recale d’un coup de reins et s’arc-boute. Tout le Pack a verrouillé ses appuis et tient. Pour l’instant. L’air est passé d’une épaisseur liquide à une consistance quasi-solide. Chaque fluctuation frappe le bloc, comme à la masse. Et le disloque. Le fauconnier s’est fait à nouveau faucher. Il rampe pour se replacer, se relève et rechute.
— Accroche-toi, Darbon !
Derrière, les traîneaux décollent et partent en vrille. Ils tapent, tournoient, tapent…
— Décrochez les traîneaux ! Lâchez tout !
— Non !
— Lâchez-les !
— Non ! Les casques et les oiseaux sont dedans !
Les Dubka ont mousquetonné directement la poignée du traîneau sur leur harnais. Les trente kilos de matériel voltigent dans leur dos.
— Soutenez Léarch ! Étayez-le derrière !
— Il tient debout !
— Tenez-le, il gîte ! Il est à la limite !
) Ce fut le passage où la terre elle-même commença à se soulever par plaques. Ce qui fonçait sur nous n’avait plus de forme, mais une couleur, rouge brique – et un son – un son de torrent froid en crue. Par quatre fois, Golgoth nous fit coucher. Par quatre fois, il nous fit relever et il nous tira, par sa seule voix, par sa seule hargne, vers l’amont alors que plus un seul hordier du Pack n’aurait eu le courage de contrer. Golgoth, insultez-le si vous voulez, mais ne le faites jamais devant moi. Il demanda et il redemanda encore, inlassablement, si le cap était bon. Et il l’était. Arriva le seuil où il n’était plus possible d’être debout et nous avançâmes accroupis, assommés de sable et d’éclats de pierre, aveugles sous les casques de cuir et les bonnets, sous les bandes de tissu cerclées, sous les chapkas et les cagoules de jute, qui amortissaient l’abrasion, pas le choc du blaast.
Une longue dévastation flottée envahissait l’espace et nous étions perdus, hagards de fatigue, grêlés, complètement ahuris au milieu du bush, en pleine furie laminaire, en pleine montée à l’acmé, des branches fléchaient à travers le rideau de brique, des objets inconcevables trouaient la masse de poussière, surgissaient, et des hélices de nulle part et des seaux, des filets éventrés, des sacs, tout ce qui avait cru pouvoir s’accrocher encore, et comprenait maintenant, tout ce qui s’était cru suffisamment lourd sans l’être jamais assez – jusqu’à la coque d’un aéroglisseur, poussée mètre par mètre, et jusqu’au vélichar fantôme qui passa à quatre pas de Léarch, la voile bloquée, sans pilote, et qui filait indéfiniment vers l’aval.
— Là-bas !
— Quoi ?
— Là-bas, à droite !
— Qui a parlé ?
— Silamphre ! Tribord, il dit !
— Tribord quoi ? On n’y voit absolument rien !
— Écoutez ! Écoutez attentivement !
Un instant, je crus que Silamphre délirait, tant la vocifération du schnee occupa à nouveau tout le champ de l’audible. Puis rien, une brève plainte, une mince fibre mélodique, à peine discernable à la frange du sensible, comme sinuant d’un rêve, se dégagea au sein du tronc hurlant. Pas une musique, ni un bruit, encore moins une voix, non, ça montait et descendait en fréquence, mêlé au froissement horrible, l’entrecoupant, y surnageant par instants puis y replongeant.
— Qu’est-ce que c’est, Silamphre ?
— Vous l’entendez ?
— À peine. Qu’est-ce que c’est ?
Mon cœur faillit bondir hors de moi lorsque je compris. Hululant, oui !
Le pharéole ! Le pharéole du port ! La sirène éolienne qui guide les vaisseaux par gros temps !
— C’est ça, ouais, merde !
— Bordel de dieu !
— Contre en crabe ! On vire à tribord ! En position au sol ! Sov, Pietro, Steppe, Talweg et Erg sur le bord d’attaque avec moi, le Pack derrière ! On se sert de la poussée frontale et on glisse !
Sous la précipitation, on s’écroula, on se releva. On glissa – un peu, très brièvement. On vola en éclats. On rampa et rampa, au plus vite, à moitié noyés dans le sable, ribambelle errante, encore unis pourtant.
Péniblement, avec Golgoth et Pietro, on devina une sorte de canal, balisé tous les cinquante mètres de rocs percés… Des cairns sonores ! Qui sifflaient au vent lorsqu’ils n’étaient pas encore bouchés de terre. De proche en proche, tel un vaisseau avarié cherchant la voie du port, nous avançâmes plein sud, bâbord amures, suspendus au ululement de ces cairns comme à un guide nocturne qui aurait porté une chétive bougie, progressant sur les coudes dans les parties à découvert, courant dès que la zone était un peu abritée.
Lorsque le canal s’interrompit, ne resta que la trompe, à présent dominante, du pharéole. Seule, jouant pour elle-même dans l’immensité vide du bush, l’inespérée corne de brume nous appelait à elle, mécanique pourtant, mais à cet instant plus humaine qu’une mère, plus précieuse que tout. Nous ne savions pas à quel type de port il fallait s’attendre, nous foncions vers son cri, vers cette mélopée nostalgique et urgente, quand le grain nous projeta dans la pente.
x À tâtons, j’ai cherché le mur de la digue, je me suis assise le dos contre et j’ai écarté le tissu de mes yeux pour analyser le site le plus précisément possible. Au faiblissement relatif du flux, je sais qu’il nous reste deux minutes avant l’arrivée de la vague. La digue, qui mesure quatre mètres de haut sur dix de large, est faite de cubes de granit empilés au milieu desquels ont été fixés – Caracole a vu juste – deux crochets d’amarrage. La cuvette où le port s’inscrit est une doline naturelle dont la crête vive est à six mètres environ. Le sol, qui est dallé, est recouvert d’une couche de sable assez épaisse pour confirmer l’évidence : il s’agit d’un port de plein vent, à peine aménagé et guère protégé du flot.
— Sortez casques et cordes ! Puis verrouillez les traîneaux et capelez-les aux crochets.
La doline est de forme ovale, avec une pente douce en amont et abrupte en aval. J’observe le flot. Il plonge par moments en catabatique, rebondit sur la dalle, vient toucher la butte arrière puis ressort. Sous la vague, ce sera très différent. Avec l’onde de choc, la réverbération va nous projeter contre la digue puis nous aspirer au ciel, en torsion.
— Formation en goutte à sept rangs ! Laissez quinze mètres de corde entre la digue et Golgoth, puis attachez-le.
— Quinze mètres ?! Mon cul ! On va sortir de la zone abritée ! Je veux pas prendre la vague en pleine gueule ! Il faut coller à la digue pour s’en sortir !
π Oroshi n’a même pas un geste d’énervement. Erg lui tourne le dos et ajuste son casque en acier. Lorsqu’il se retourne, il est encore plus impressionnant qu’à l’ordinaire. La voix d’Oroshi monte à nouveau. Elle est restée précise et belle :
— Quinze mètres, Erg. Sinon tu finiras fracassé contre la digue.
— Impossible !
— La contrevague, Erg.
x Les cordes sont déroulées. Je m’assure des distances : quinze mètres, c’est bon. J’enchaîne :
— Huit cordes, quatre sur chaque anneau. Points d’attache en direct : Golgoth, avec deux cordes, puis Sov et Pietro, Erg et Firost, Horst et Karst. Tout le monde se mousquetonne avec son voisin, rang par rang. Puis devant et derrière. Prenez deux points d’attache devant vous. Mais laissez l’espace d’un bras autour de vous. Pourquoi pas soudés ? Pour l’écoulement. Il doit rester granulaire.
Le vent vient de fléchir : la vague s’annonce. Je cours prendre ma place au cœur du Pack. Les mousquetons sont prêts. Karst à ma gauche et Alme à ma droite m’encliquent à la ceinture. J’attrape les bouts de sangle de l’autoursier et de Steppe devant moi et je visse mon anneau. Puis je sens Larco s’arrimer dans mon dos. Mais pas Caracole…
— Caracole ? Attache-toi !
— Caracole, reviens !
— Il est dingue !
— Ramenez-le !
) Alors que la horde calait enfin ses rangs, à petits pas nerveux, géométriquement, que les casques lourds intégraux, d’acier ou de bois, avaient été fixés sur les têtes de ceux qui avaient la charpente pour les supporter sans fléchir, Caracole eut un geste inouï : il sortit du Pack. Muet sous l’aberration, je le vis courir, escalader à toute volée le mur de la digue, bondir au sommet de la crête et s’agenouiller, les bras levés dans le contre-jour, le tronc laminé par l’intensité du torrent de terre qui déferlait sur lui. Un instant, il parut transparent sous la percée. Je voulus lui hurler quelque chose, mais j’avais trop peur, trop d’effroi aux poumons pour… Il s’était déjà retourné de toute façon… Il se laissa alors glisser dans la pente, un genou en avant, pour ébaucher une révérence… Sur quoi il ouvrit la bouche, pompant du ventre un volume d’air suffisant pour déclamer et il eut cette phrase, dont le sens, avec le recul, m’apparaît infiniment plus beau que ce que j’en retirai alors :
— Furvent, ceux qui vont mûrir te saluent !
Et il sauta dans le sable, tel un chat, pour retrouver sa place et s’arrimer…
x Subitement, les cordes grincèrent et la horde recula d’un bloc. On l’entendit. Huit secondes.
) C’était le moment, repérable, où le vent cessait de siffler pour passer à une vitesse proprement inhumaine, insupportable même aux pierres, même aux buis. Le son perdit son ciselage aigu, sortit de la cinquième forme et devint ce qu’aucun hordier ne pouvait effacer de sa mémoire physique, une fois entendue, cette effroyable torche de terre raclée qui s’appelait le furvent. L’onde de choc fut audible à une centaine de kilomètres en amont, au tonnerre projeté et à ce moment-là, même habitué, même en face du cinquième furvent comme je l’étais, une terreur froide me monta à travers l’axe de la colonne vertébrale et le réflexe immédiat, impossible à contrer, inutile à acquérir…
— Protégez-vous !
— Putain de merde…